18/03/2010
Petit démon deviendra grand
Clive Barker signe son retour dans la littérature fantastique avec ce récit ayant pour héros Jakabok, le démon de Gutenberg.
Fantaisie littéraire, exercice de style ou simple roman d'épouvante : difficile de ranger « Jakabok, le démon de Gutenberg », écrit par Clive Barker, dans une case précise. Il est vrai que son auteur a toujours aimé les diagonales. Ecrivain, il a également beaucoup signé de scénarios de films d'épouvante et a même réalisé plusieurs long-métrages dont le fameux « Hellraiser ». Ce roman marque un peu son retour aux origines, l'horreur et le fantastique sur papier.
Jakabok est un jeune démon vivant sur une montagne d'immondices dans le neuvième cercle de l'enfer. Il vit sous la férule de son père, Gatmuss, un démon violent et autoritaire. Jakabok a un secret. Il écrit. Assemblant des mots pour en faire des phrases, il conserve précieusement sa production dans sa chambre, cachée sous une latte du plancher. Dans ces écrits, il prend sa revanche, associant son père aux pires insultes et infamies. Quand son secret est éventé, la colère de Gatmuss est effroyable. Le démon se saisit de tous ces papiers et les brûle sur un énorme bûcher. Et pour couronner le tout, il plonge son fils dans les flammes.
Jakabok en ressortira vivant, mais horriblement brûlé, totalement défiguré. Le jeune démon, qui parle à la première personne dans ce livre, se décrit : « Mon corps reptilien n'est plus qu'une masse de tissus chéloïdiens brillants et boursouflés. Ma face était – et est toujours – un chaos e cloques, de petits dômes rouges et durcis partout où ma graisse a été frite. Mes yeux ne sont que deux cavités sans cils ni sourcils. Ce qui s'applique également à mes fosses nasales. Du mucus gris-vert suinte constamment des globes oculaires et de l'emplacement que mon nez occupait autrefois. » Par contre, sa double queue est sortie intacte du brasier.
Capturé par des humains
La grosse crise entre Jakabok et son père se prolonge par une course poursuite dans les montagnes d'immondices. Mais les deux démons stoppent net les hostilités quand ils découvrent, accrochés à des cordes, de grosses côtes de boeuf et des bouteilles de bière. Ils font la paix et dégustent tranquillement ce qui se révèle être un piège. Capturés dans de grands filets, ils sont remontés vers la surface, vers le monde des humains. Une lente ascension, où Clive Barker décrit les différents cercles traversés. Et plus la surface approche, plus Jakabok comprend que ce piège risque de lui être fatal tant la colère de son père augmente. Le jeune démon décide alors de s'affranchir totalement. Il coupe la corde remontant son père. Ce dernier chute mortellement jusqu'au 9e cercle. Le tout frais démon orphelin découvre la surface de la terre et les humains. Des hommes bien décidés à l'écorcher, le dépecer et faire bouillir sa chair. Il s'échappe donc et va, au gré des rencontres et des découvertes, se forger cette réputation de démon implacable, celui de Gutenberg. Le démon des livres, un livre démoniaque...
« Jakabok : le démon de Gutenberg », Clive Barker, Denoël collection Lunes d'encre, 19 €
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09/12/2009
Nouvelles de genre
Trois anthologies de nouvelles, trois genres, un point commun : ces jeunes auteurs sont les futures stars de la littérature française.
Que vous soyez science-fiction, thriller ou littérature générale, ces trois recueils de nouvelles vous donnent l'occasion de découvrir la crème de la nouvelle génération. Si « Retour sur l'horizon » célèbre les dix ans de la collection « Lunes d'encre » de Denoël, « L'empreinte sanglante... » joue dans la catégorie thriller et « Disneyland » offre l'opportunité à neuf jeunes auteurs français de donner leur vision du célèbre parc d'attraction de la région parisienne.
Dix ans de « Lunes d'encre »
Ce livre-anniversaire célèbre les dix ans de la collection Lunes d’encre et les cent ans de la science-fiction française. Quinze nouvelles où on traverse un Canada hanté par les drones de Dieu. On chemine vers une forme de vie impalpable entre Mars et Jupiter, et dans les couloirs d’un lieu qui contient tous les lieux. On subit un lavage de cerveau magico-marxiste, on explore l’esprit des morts en quête d’œuvres d’art inédites, on prend contact avec des entités orbitales capables de changer l’Histoire.
On se pose aussi beaucoup de questions : sur les propriétés chimiques de la potasse, la tête robotisée de Philip K. Dick et d’autres mystères plus ou moins solubles dans le réel. En gardant l’esprit ouvert, on peut même y découvrir un poème en prose et deux romances postmodernes.
En quinze nouvelles sélectionnées par Serge Lehman, un panorama de la science-fiction la plus actuelle par quelques-uns des maîtres français du genre. On notera parmi ceux-ci : Fabrice Colin, Emmanuel Werner, Éric Holstein, Catherine Dufour, Jean-Claude Dunyach, Laurent Kloetzer, Thomas Day, Léo Henry, Philippe Curval ou Xavier Mauméjean. Un instantané très réussi de la littérature imaginaire française actuelle. (Denoël, 25 €)
Neuf auteurs au pays de Mickey
Quand la fine fleur de la nouvelle génération d'écrivains français se rend à Disneyland, ce n'est pas pour le plaisir, mais pour le travail. Ils sont neuf, d'Ariel Kenig en passant par Tania de Montaigne, Nicolas Rey, David Abiker, Barbara Israël, Nicolas Bedos, Pierre Stasse, Simonetta Greggio et Thomas Lélu qui ont accepté d'écrire une nouvelle inspirée d'un séjour à Disneyland. Le concept, qui serait une idée (pour ne pas dire une commande) de Disneyland, était assez casse-gueule, mais au final l'ensemble est plaisant et divertissant. Car ce pays magique a eu le don de débrider l'imagination des auteurs qui n'ont pas cherché à descendre ce temple de l'amusement tarifié. Le résultat est frais et distrayant. (Flammarion, 17 €)
Suivre l'empreinte sanglante
« L’Empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue… » Tel est le point de départ des sept nouvelles inédites de ce recueil. Huit auteurs de renom du thriller français contemporain se sont amusés à suivre les règles d’un petit jeu d’écriture : donner corps à une idée en devenir depuis presque un siècle et demi, posée par l’un des pères de la littérature américaine, Nathaniel Hawthorne, dans un texte au nombre de signes limité. Pour, à l’unisson, entraîner les lecteurs sur les traces de L’Empreinte sanglante en donnant plusieurs versions des faits et autres pistes à suivre, qui révéleront à l’occasion autant de reflets de leurs univers respectifs…
Raphaël Cardetti, Maxime Chattam, Olivier Descosse, Karine Giébel, Eric
Giacometti, Jacques Ravenne, Laurent Scalèse et Franck Thilliez ont relevé ce défi apportant chacun leur style et leur univers. Cela donne un ensemble très éclectique où chaque lecteur amateur du genre trouvera l'angoisse nécessaire à son bonheur... (Fleuve Noir, 18 €)
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09/11/2009
Robert Crumb et l'origine du monde
Robert Crumb, souvent considéré comme le pape de la BD underground américaine, prend ses lecteurs à contre-pied en proposant une ambitieuse adaptation graphique de la Genèse. Mais il ne s'agit en aucun cas d'un virage mystique de cet auteur américain, chantre de la nature installé depuis une dizaine d'années en France, dans un petit village des Cévennes. Surtout connu pour ses personnages féminins plantureux et dominateurs, il a simplement voulu proposer une adaptation d'un « texte puissant avec plusieurs strates de sens qui plongent profondément dans notre conscience collective, notre conscience historique. » Et face à l'ampleur de la tâche, il a préféré se tenir au plus près de l'original, préférant laisser certains passages « dans leur état d'imprécision alambiquée plutôt que de trafiquer un texte aussi vénérable. »
Le résultat est d'une richesse étonnante. Graphique en premier lieu. Crumb n'a rien perdu de son trait, rond, où de multiples hachures donnent tout le relief de ses personnages. Dieu semble toujours courroucé, les hommes fautifs et piteux. Les femmes, et elles sont très nombreuses dans la Genèse leur rôle de procréatrice étant sans cesse mis en valeur, sont responsables du péché originel mais sont aussi les appuis fidèles de ces hommes et femmes dont les vies ont façonné notre monde.
En signant cette Genèse, Robert Crumb fait la grande bascule côté public. Car ceux qui ont aimé les élucubrations de Mr Natural, BD irrévérencieuse, libertaire et libertine, ne seront certainement pas sensibles à cette adaptation fidèle d'un texte ayant traversé les siècles, même si Crumb explique que la « Bible n'est pas la parole de Dieu mais la parole des hommes. »
« La Genèse » de Robert Crumb. Denoël Graphic. 220 pages. 29 euros
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15/10/2009
La fête des juges
Portrait au vitriol d'une partie de la magistrature, ce « Parquet flottant » basé sur une expérience réelle est édifiant et un peu inquiétant.
Qui ne craint pas la justice ? Et notamment le parquet, ces juges qui accusent, demandent réparation. Samuel Corto (il s'agit d'un pseudonyme) a décidé de transformer son expérience de substitut du procureur en un roman acidulé. L'homme, qui se revendique aujourd'hui écrivain à temps complet, a débuté de l'autre côté des prétoires. Avocat, il a perdu de ses convictions au fil des années et des affaires. Il tente une reconversion dans le camp de l'adversaire : juge au parquet.
Le roman débute donc par l'arrivée d'Etienne Lanos, en plein été, dans ce petit tribunal de province. La justice, il connaît. Le parquet, il découvre. Et de détailler par le menu ce petit monde, imbu de sa personne, fonctionnaire jusqu'au bout des ongles, respectueux de la hiérarchie et prêt à tout pour plaire à son chef. Le roi, c'est le président. Vient ensuite le procureur. Etienne a le défaut de ne pas jouer le jeu. N'étant pas passé par le moule de l'Ecole nationale de la Magistrature, il ne pense pas comme ses collègues. Ou du moins, lui, il pense, comprend ce qu'il fait, quelles sont les conséquences de ses décisions.
Il explique ainsi que toute ouverture de dossier doit déboucher sur, au minimum, une mise en examen. La garde à vue, cela fait mieux dans le dossier pour l'avancement. Mais attention, le pire c'est la relaxe au moment du procès. Mais il y a peu de risque : même si leur fonction est tout autre, les juges du siège rendant les décisions sont souvent amis et solidaires de ceux rattachés au Parquet. Magouille ? Non, simplement de la bonne intelligence entre amis et connaissances. Une connivence visible dès le cérémonial. « Précédés d'une sonnette d'un autre temps, nous étions entrés en rang d'oignons, solennellement et dans un ordre immuable, avant de nous installer derrière nos bureaux-bunkers, empêtrés dans nos panoplies de corbeau, l'air grave. Devant nos allures de comédiens professionnels, n'importe quel esprit raisonnable pourrait croire que ce protocole usé, nous ne ferions que le subir, comme un tribut dû à l'Histoire. Qu'il se détrompe immédiatement : rien n'est plus important que ces privilèges d'autorité visuelle. »
Un peu trop misogyne
Rapidement Etienne va se rebeller contre ce système qui écrase les justiciables. Il va notamment prendre en grippe une collègue femme. C'est
aussi la partie la plus criticable du roman, une certaine forme de misogynie semblant justifier toutes ses positions. Valérie, qui « prenait régulièrement fait et cause pour les justiciables de ses dossiers », serait avant tout une féministe se vengeant des hommes. « Le massacre était en piste, ronronnant, légal, conforme à l'esprit du siècle : toutes les plaintes des femmes, même les moins étayées, les plus farfelues, aboutissaient directement devant le tribunal, avec la bénédiction bienveillante de la hiérarchie tout à ses statistiques ministérielles. » Certes la Justice s'est féminisée depuis quelques années. Mais force est de reconnaître qu'il faudra encore pas mal de siècles pour rattraper le déséquilibre qui a frappé le sexe dit faible. Il n'y a pas très longtemps, les femmes soupçonnées de sorcellerie étaient brûlées en place publique alors que les notables, violeurs de soubrettes, ou les prêtres, notoirement pédophiles, étaient donnés en exemple...
Reste que ce roman, si l'on met de côté ces attaques misogynes d'un autre âge, est une plongée dans un monde qui semble avoir oublié l'essentiel de son rôle : juger avec humanité.
« Parquet flottant », Samuel Corto, Denoël, 16 €
06:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : samuel corto, parquet flottant, denoël
15/08/2009
L’Antéchrist de Moorcock
L’avantage avec les nouvelles c’est que le lecteur, dans un même volume, peut trouver plusieurs ambiances et atmosphères. Exemple avec ce recueil de Michael Moorcock qui passe d’un monde lumineux et bienveillant personnifié par Edwin Begg, l’Antéchrist de Clapham, à l’univers sinistre et paranoïaque du “Général Opium”.
Tout débute par une rencontre avec l’Amiral hiver. Une vieille femme, retirée dans une maison de campagne, loin de la civilisation, découvre un jour un papillon dans son garde-manger. En quelques pages, Moorcock parvient à planter une ambiance qui frappe le lecteur. Un simple papillon parvient à émouvoir cette femme en bout de course.
Emouvant aussi cette fuite dans la campagne anglaise d’un ancien roadie au volant d’un campingcar. Mo n’est pas seul dans l’habitacle de sa maison ambulante. Il partage sa vie avec sa paranoïa… et le fantôme de Jimmy Hendrix. Exactement,Mo est persuadé que le plus grand guitariste de tous les temps n’est pas mort. Qu’il s’est simplement mis au vert en sa compagnie, attendant le bon moment pour faire son retour.
De la paranoïa il en est également beaucoup question dans “Le général Opium”, récit de la lâcheté d’une femme vivant avec un dealer aux neurones complètement grillés par toutes les saletés qu’il a fumées ou s’est injecté dans les veines. Elle n’ose pas fuir devant la folie de celui qu’elle aimait.
Quand le quotidien devient un enfer…
Mais les textes de Moorcock sont aussi empreints d’un optimisme dévastant tout sur leur passage. Dans un Londres que l’auteur décrit gangrené par les investisseurs immobiliers, un journaliste retrouve la trace d’Edwin Begg, homme d’église scandaleux, surnommé l’Antéchrist de Clapham dans les années 30. Ce simple pasteur a dérangé sa hiérarchie quand il s’est mis à prononcer des sermons trop révolutionnaires. Il a été défroqué mais a continué à porter la bonne parole dans les foires et marchés. D’où vient sa clairvoyance ? Il répond simplement que c’est en rencontrant une déesse, vivant dans un arbre, qu’il a tout compris. Il a aimé cette apparition, et a même eu un enfant avec elle…
"La bourse du Caire” est la nouvelle la plus marquée science-fiction. Une archéologue américaine prétend avoir été enlevée par des extraterrestres à Assouan en Egypte. Délire d’une femme surmenée selon son frère venu la rapatrier en Europe. Et pourtant ; elle affirme avoir été fécondée par un de ces explorateurs de l’espace. Quand elle a accouché, « c’était comme donner le jour au Messie ». Le bébé est mort au bout de huit jours. Elle attend toujours des nouvelles du père.
Plongez dans ces textes magiques, laissez-vous entraîner dans ces territoires imaginaires : la magie Moorcock vous ouvrira des horizons insoupçonnés.
« Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist » de Michael Moorcock, éditions Denoël, 19 €
07:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : michael moorcock, denoël
13/07/2009
Dérive chinoise
Entreprendre en Asie du Sud-Est n'est pas de tout repos. Surtout quand on flirte avec la loi. Un thriller torride de Marc Boulet.
Avec « Le roi de Pékin », vous pouvez, à moindre frais, vous offrir une bonne dose d'exotisme et de dépaysement. Ce roman, entre le témoignage ethnologique et le thriller, signé Marc Boulet, débute aux Philippines puis se poursuit en Chine, à Pékin. Le héros, Marc, a débarqué en Asie du Sud-Est pour son travail de journaliste. Il a couvert la chute de Marcos. Il est resté aux Philippines pour finalement s'associer avec un autre Français, Roger, ancien militaire. Ils rachètent un dancing au bord de la plage de Sabang, une zone très touristique. Le Paradise sert de l'alcool, diffuse de la musique et accueille en son sein de nombreuses hôtesses. Un terme politiquement correct pour désigner des prostituées qui alignent les passes dans des chambres situées à l'étage. Marc et Roger touchent une partie des revenus. En clair, ils sont devenus de prospères proxénètes. Marc, marié à Jade, une Chinoise, économise ainsi des milliers de dollars.
Un bordel à Pékin
Tout se passe parfaitement jusqu'au jour où il découvre une de ses filles assassinée dans le bureau du dancing. Elle a eu le temps de désigner son meurtrier : Roger. Ce dernier était sur une mauvaise pente. Abusant du cannabis local, il était de plus en plus en dehors de la réalité en étant notamment persuadé d'être entré en relation avec les extraterrestres. Après une nuit de doute, Marc décide, sous la pression insistante de Jade, de livrer Roger à la police, sachant que cela condamne son commerce. Roger reconnaît les faits et écope de plusieurs dizaines d'années de prison.
Marc vend le Paradise et quitte les Philippines pour rejoindre la Chine et la famille de sa femme. Là, il s'associera avec Dragon, son beau-frère, pour ouvrir un nouveau bordel dans cette Chine qui se libéralise, lentement mais sûrement. Les affaires sont moins florissantes qu'aux Philippines, mais suffisantes pour vivre aisément. Tout bascule quand Roger refait son apparition quelques années plus tard...
Vérités chinoises
Marc Boulet, ancien journaliste, parfaitement intégré en Chine (il a débuté sa carrière d'écrivain avec le témoignage best-seller « Dans la peau d'un Chinois »), étoffe son récit en décrivant minutieusement la vie dans ce pays en pleine évolution. Il en profite aussi pour démystifier certains clichés vivaces sur cette civilisation rarement comprise par les Occidentaux : « Avant de m'installer en Chine, je croyais les Chinois fourbes, humbles et serviles. Rien n'est moins vrai. Toujours prêt à plaisanter et à ripailler, le Chinois est un gai luron, doublé d'un frimeur. Quand il dissimule ses opinions ou ses sentiments, c'est pour ne froisser personne. Quand il complimente de manière exagérée, c'est pour faire plaisir. » De même, selon Marc Boulet, « les Chinois ont un grave défaut qui est en fait une qualité : ils se sentent gênés devant les Blancs et s'en méfient, sans aucun doute à raison, après tout le mal et toutes les vexations qu'ils ont subis au cours des derniers siècles. » Le texte alterne donc intrigue pure avec le personnage inquiétant de Roger, considérations plus générales sur la vie en Chine et passages « chauds » quand Marc explique comment il profite du savoir-faire de ses pensionnaires, tant Philippines que Pékinoises. Un savoureux cocktail pour une lecture d'été divertissante tout en étant pleine d'enseignements.
« Le roi de Pékin », Marc Boulet, Denoël, 17,50 €
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07/05/2009
Chasseur d'enfants
Lutte à mort entre un tueur d'enfant, Killjoy, et le père d'une de ses petites victimes dans ce roman très sombre de Tom Piccirilli.
Le bonheur est éphémère. Le bonheur ne tient souvent qu'à un fil. Le malheur, par contre, est trop souvent éternel. La vie d'Eddie Whitt bascule quand il découvre sa fillette, Sarah, morte dans son lit. Elle vient d'être assassinée par un tueur en série. Etouffée avec son oreiller. Le monstre signe son forfait en dessinant un visage d'enfant stylisé sur l'arme du crime. En quelques mois, une dizaine d'enfants seront tués de la sorte. Cela fait cinq ans que Sarah est morte. Cinq ans que Whitt tente de démasquer Killjoy. C'est lui qui a trouvé ce nom. Le marchand de sable, le tueur à l'oreiller.
Eddie, réalisateur de films publicitaires, ne travaille plus. Il n'a plus qu'une obsession : se venger. Sa femme a sombré dans la folie. Elle est internée dans une clinique psychiatrique. Seul, il est lui aussi de plus en plus au bord de la démence ; il traque le serial killer.
Mais depuis quelques temps, la donne a changé. Killjoy a changé du tout au tout. Après avoir plongé des familles dans le deuil, il se décide de leur redonner un espoir. Il ne tue plus mais enlève des enfants. Des gamins maltraités. Et les offre aux parents de ses premières victimes. Eddie ne supporte pas ce revirement qui transforme le tueur en bienfaiteur. Quand il découvre, un matin, un bébé dans un couffin devant la porte de son appartement, il ne le garde pas. Il avertit la police qui rend l'enfant aux parents légitimes. Et Eddie d'être encore plus tourmenté se demandant s'il a été un bon père ?
Enlevés au malheur
Ce roman de Tom Piccirilli, sans être à proprement parlé fantastique, explore si profondément l'âme humaine qu'il en devient presque irréel. D'autant que la première scène se déroule dans une maison glauque abritant une secte. La mère de famille, gourou tyrannique, reconnaît qu'un enfant lui a été enlevé. Eddie y voit la signature de Killjoy. Mais il découvre également que la secte a assassiné les parents, de même que d'autres disciples pas assez coopératifs. Bref, pour la police et la presse, l'enlèvement de l'enfant l'a sauvé des griffes d'affreux tortionnaires.
Eddie, que l'on suit du début à la fin du roman, n'admet pas cette nouvelle perception de Killjoy. Cela reste avant tout un tueur d'enfant. Le tueur de son enfant. Un roman d'une noirceur absolue, détaillant avec un luxe de détails la névrose du héros.
Quand il n'en peut plus, qu'il sent qu'il va lâcher prise, il se maintient en mordant du métal comme cette scène se déroulant en pleine rue : « Il se pencha en avant, colla les lèvres au fond du coffre, le mordit en gémissant d'angoisse contre la ferraille, tandis que la brise lui promenait les cheveux devant les yeux. Les plombages de ses molaires et de ses prémolaires se déformèrent puis s'effritèrent contre ses gencives. » Douloureux, mais efficace. « Un éclair scintillant de douleur en fusion l'emplit tout entier avant de refluer lentement, jusqu'à ce qu'il reprenne la maitrise de soi et parvienne à desserrer les mâchoires. » Cet extrait donne un assez bon aperçu du ton de ce roman, aussi noir que les cauchemars des petits enfants.
« La rédemption du marchand de sable », Tom Piccirilli (traduction de Michelle Charrier), Denoël, 22 €
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17/01/2009
Vilain petit campeur

Les joies du camping, la vie au grand air, entre baignades, bronzette sur la plage et partage des douches communes, sont au centre de ce roman se passant sur la côte atlantique en été. Le Camping Atlantic : un petit paradis pour nombre de smicards heureux de passer quelques semaines loin de leur triste quotidien. Mais pour le bel Adonis, ce rituel immuable est devenu, avec les ans, totalement insupportable. Adonis qui a bien mérité son prénom. Il est beau à faire tourner les têtes. Toutes les filles remarquent cet adolescent en train de devenir un homme plein de charme et d'assurance. Adonis sait qu'il pourrait les séduire, mais il va utiliser toute sa "force de frappe" séductrice pour son frère aîné Nicolas.
Ariel Kenig décrit avec force détails les relations compliquées entre les deux hommes. Nicolas, émancipé, ayant un travail et une petite copine qu'il a même emmenée cette année au camping avec les parents. Adonis, toujours lycéen, sous la coupe de ses parents. Adonis qui a bien l'intention durant ces vacances de tout faire exploser, humilier les parents, ridiculiser la fiancée, brûler le camping et les idiots qui y vivent en été. Si parfois les rapports entre les deux frères déroutent le lecteur, parce qu'à la limite de l'homosexualité et de l'inceste, l'intérêt de ce roman réside surtout dans la description des faits et gestes des campeurs. Vus par les yeux d'Adonis, ils sont abjects. Ainsi le jeune rebelle constate que "c'est rassurant pour les vieux de savoir les jeunes avec les jeunes, les filles avec les filles, les malades avec les malades...
Les ploucs avec les ploucs, ce sont les étés au camping et les parents parfaitement intégrés, sont assurément confiants en l'avenir. Ils reviendront l'année prochaine".
Ce "Camping Atlantic" nous met en présence de deux mondes totalement opposés. Celui de la normalité, qui entend profiter au maximum de ces congés payés durement conquis, même si inconsciemment on reproduit la vie de tous les jours mais au soleil. A l'opposé, Adonis représente cette envie d'absolu, de changement, de jouissance immédiate. La médiocrité doit être combattue. Même si c'est au détriment de sa raison...
"Camping Atlantic" d'Ariel Kenig. Editions Denoël. 15 € (Le Livre de Poche, 4,80 €)
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26/12/2008
Amour invisible
Le corps meurtri après un attentat, un journaliste tente de se remémorer son dernier amour. Pas évident de se souvenir d'une femme invisible.
Christopher Priest fait partie de ces écrivains de science-fiction qui n'ont pas besoin d'engins spatiaux pour vous faire voyager dans des mondes inconnus. Dans « Le glamour », il développe son intrigue autour de l'invisibilité et de l'oubli. Richard Grey est un journaliste anglais. Cameraman réputé, il a filmé des guerres sans jamais être blessé. La mort, il l'a frôlée dans une rue de Londres. Une voiture piégée. Un simple attentat. Il était au mauvais endroit au mauvais moment. « Quelque chose m'a frappé aux reins, me projetant en avant. Il n'y a eu aucun bruit, mais j'ai violemment heurté l'encadrement en briques d'une vitrine ; le verre épais s'est brisé, les éclats m'ont arrosé. »
Le début du roman se déroule dans une maison de repos. Grey, grièvement blessé, se remet lentement. Bassin fracturé, brûlures, coupures : son corps est meurtri. Son esprit encore plus. Il a totalement oublié ce qu'il a fait les derniers mois. Une amnésie partielle très perturbante.
Vacances enchantées
Quand il reçoit la visite d'une certaine Sue Kewley, il est incrédule. Cette belle jeune femme, graphiste, affirme qu'elle était sa petite amie. Grey a beau se torturer les méninges, il ne se souvient de rien. Sue va alors lui raconter leur rencontre et les quelques semaines vécues ensemble. C'est la troisième partie de ce livre qui parfois prend des airs de romance de vacances.
Sue et Grey se rencontrent dans un train, en France. Il part en vacances, elle rejoint son petit ami, Niall, sur la côte d'Azur. Coup de foudre mutuel, ils font de multiples escales (Nancy, Dijon), s'aimant dans des hôtels impersonnels, profitant de cet anonymat. Mais plus ils se rapprochent de la Méditerranée, plus Sue est anxieuse. Elle ne veut pas que Grey rencontre Niall. Elle veut rompre seule. Grey accepte tout en se demandant à quoi peut ressembler cet homme présenté comme un écrivain fantasque et possessif.
Invisible et libre
Une belle histoire d'amour qui tourne au cauchemar quand Grey pense que Sue est folle. Elle parle seule dans la rue. Elle explique alors au cameraman incrédule que Niall est un « glam ». Le glamour qui permet à un être de se rendre invisible du commun des mortels, les « viandeux ». Elle même a été invisible dans sa jeunesse. Niall l'a séduite, notamment par sa philosophie de la vie : « Il considérait l'invisibilité comme la liberté, un avantage sur les normaux, un moyen de les espionner, de les spolier, de les dominer. » Sue va donc plonger dans le glamour avec lui, « le glamour était devenu un sanctuaire qui me protégeait du monde dur et où je me suis réfugiée. »
Sa rencontre avec Grey va tout changer. Mais elle devra faire deux fois le chemin, le persuader et se persuader qu'une vie normale est possible.
Roman fantastique allant crescendo, « Le glamour » tout en nous faisant rêver, nous ouvre des horizons nouveaux. Il est si tentant d'y croire pour expliquer ces mille petites incohérences de la vie. Trouvez les « glams » et vous expliquerez l'inexpliquable...
« Le glamour », Christopher Priest, Denoël, 21 €
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27/11/2008
DE LA "PERMANENCE" DES MONDES
Voyage aux confins de l'espace en compagnie de Rue Cassels, jeune femme propulsée à la tête de l'équipage d'un vaisseau extraterrestre.

Même dans l'espace infini on peut se retrouver dans une minuscule prison. C'est le cas de Rue Cassels. Cette jeune femme a toujours vécu dans une base minière implantée sur un astéroïde. Sans soleil ni air naturel, elle ne connaît que sa petite chambre et les coursives glaciales. Quand sa mère meurt, elle sait qu'elle n'a plus le choix. Tyrannisée par Jentry, son frère aîné, ce dernier va certainement en profiter pour encore plus lui pourrir la vie. Elle met en place un plan d'évasion périlleux et audacieux.
Un premier fait d'arme pour Rue qui va les multiplier tout au long de ce long roman de Karl Schroeder de plus de 550 pages.
C'est en fuyant la base qu'elle va devenir immensément riche. Détectant un objet spatial errant, elle va le déclarer aux autorités et devenir ainsi propriétaire d'un cycleur gigantesque. Ce vaisseau spatial, se déplaçant presque à la vitesse de la lumière, sert de lien entre les différents mondes civilisés éloignés par des distances phénoménales. Mais pour pouvoir véritablement jouir de son bien, Rue doit l'aborder et s'en rendre maître.
Elle va recruter un petit équipage et s'élancer vers "La convoitise de Jentry" , nom clin d'oeil qu'elle a donné au vaisseau. Mais elle devra également subir les pressions des militaires car la Convoitise, contre toute attente, semble être un cycleur extraterrestre.
MONDES IMAGINAIRES
Découpé en plusieurs grandes parties, "Permanence" de Karl Schroeder offre une multitude de description de mondes imaginaires. Que cela soit avec Rue, son équipage ou quelques personnages secondaires comme Mike, le scientifique spécialisé en civilisation extraterrestre, les planètes ou habitats foisonnent. De Dis à Erythrion, le lecteur voyage dans des nuages gazeux, sous la banquise ou sur de vertes collines éclairées par un immense rayon lumineux artificiel. Et puis il y a les Autotrophes, cette espèce de conscience extraterrestre qui vit cachée, loin du tumulte.
LE DESTIN DE RUE
Ce space opéra, en s'appuyant sur des personnages très attachants, offre aussi une infinité de rebondissements, permettant au lecteur de découvrir avec Rue et Mike l'origine du cycleur extraterrestre et sa véritable signification. Et par la même occasion, le destin fabuleux de la petite Rue.
Ce troisième roman de Karl Schroeder, après "Ventus" qui l'a révélé au public français, démontre tout le talent et surtout toute l'imagination de cet auteur canadien très prometteur.
"Permanence" de Karl Schroeder. Editions Denoël Lunes d'encre. 28 euros (Folio SF, 9,40 €)
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