22.08.2008

Dans la tête d'une actrice

Dorine M. est une célèbre actrice. Ce roman raconte, heure par heure, sa dernière journée de tournage dans le premier film d'une jeune réalisatrice. Mais qui a servi de modèle à Delphine Coulin pour le personnage de Dorine M. le personnage principal de son roman ? Dorine est une comédienne, assez âgée, mais qui rayonne encore de beauté. Elle a débuté dans les années 60. Elle est toujours une tête d'affiche, une star que l'on recherche car souvent synonyme de qualité et de succès. Ce rapide portrait, le lecteur met un peu plus de temps pour le cerner. Delphine Coulin a ménagé le suspense de la description de cette femme qui fait encore se retourner les passants dans la rue. Dorine, au début, semble être une femme comme toutes les autres. Réveil avec du café, douche, lecture de la presse, départ pour le travail. A pied, dans les rues de Paris. En ce moment elle travaille à l'hôpital du Val-de-Grâce. Exactement, la production utilise l'hôpital comme décor du film. Cela fait six semaines que Dorine est dans la peau d'Emma. Cette femme tombe amoureuse du médecin qui lui explique que son mari, malade, est condamné. Le souvenir de l’amour défunt Aujourd'hui, Dorine doit tourner une scène difficile. Elle appréhende. L'occasion pour elle de se retourner sur sa carrière. Un monologue intérieur qui apprend beaucoup au lecteur sur la motivation des comédiennes. Des femmes qui ont envie de vivre mille vies. Elle se souvient de tous ses films, des films d'amour : « J'étais passée par tous les états amoureux? Pour les vivre tous en vrai, il eût fallu avoir mille vies. Prodige d'être une actrice, une mille-vies. Fantasme absolu de notre époque, où chacun court après les temps pour vivre le plus possible. Où tout est démultiplié. » Histoire d'amour dans le film qui contamine la réalité. Le jeune premier qui interprète le médecin lui avoue, en privé, qu'il est en train de tomber amoureux d’elle. Dorine à l'habitude. Elle est tentée. Elle a souvent couché avec ses partenaires. Mais cette fois, elle hésite plus que de raison. Est-ce l'âge ? Ou cette scène difficile ? A moins que cela ne soit à cause de la ressemblance de l'acteur avec Max, son seul amour, mort dans un accident de voiture ? Une journée particulière pour Dorine qui se questionne intérieurement. « Je ne sais pas pourquoi je suis devenue actrice. Pour oublier la réalité. Ou aller à la rencontre de moi-même. » Ce roman, en plus de raconter par le menu la cuisine interne d'un tournage (l'auteur est également réalisatrice de courts-métrages), permet au lecteur de mieux comprendre ce qui fait avancer les actrices, ce qui leur permet de se dépasser, de prendre possession d'un personnage et de le faire vivre, sur pellicule et bien au-delà, dans la mémoire de plusieurs générations. « Les mille-vies », Delphine Coulin, Seuil

07.07.2008

Poison gastronomique

L'amour fou passe par tous les sens. Le goût y joue son rôle. Tiffany Tavernier, dans ce roman très charnel, y rajoute un étrange ingrédient. 899848a836ee6b85c4606d23c8c2ad43.jpgLe titre du roman résonne comme ces vieilles expressions de notre enfance, dans une famille nombreuse, quand le repas était l'occasion de tous se regrouper autour des préparations culinaires d'une mère forcément cordon bleu. « A table ! » clame Tiffany Tavernier en couverture de ce court roman qui n'a rien de familial. Au contraire, Marie, l'héroïne, est seule et malheureuse. Cette jeune femme a pourtant des qualités. Professionnelles tout d'abord : « Aujourd'hui, à la satisfaction de tous, elle est conseillère clientèle d'une petite agence bancaire parisienne. Il avait suffi pour cela d'être une fille très performante, polie, séduisante, gaie, bref, en tout point réussie. » Le problème de Marie c'est Eli, son amant. Ce professeur de faculté, marié, père d'une petite fille, elle l'a dans la peau. Lui, se contente de « s'amuser » avec elle, un rendez-vous une fois par semaine, pour varier les sensations de l'amour physique. Marie est sa maîtresse, ou plus exactement une de ses maîtresses, Eli n'hésitant pas à puiser dans le cheptel de ses étudiantes. Le poison des campagnes Bien sûr Marie veut plus, beaucoup plus. Qu'il quitte sa femme, qu'il vive avec elle... L'homme marié et infidèle, comme souvent, préfère se défiler, espacer les rendez-vous pour finalement ne plus venir du tout. Du coup rien ne va plus pour Marie. Son efficacité professionnelle s'étiole, sa vie sociale se réduit à peau de chagrin, elle se referme sur elle même, déprime et se pose beaucoup de questions. Elle aime toujours Eli, mais la volonté de se venger prend le dessus sur l'attirance physique. Le déclic se fera à la campagne. Elle va passer deux jours chez son père. Le retraité est passionné de jardinage. Et dans une remise, derrière des outils minutieusement rangés, elle lui demande ce que contiennent ces petites boites bien fermées. « Du poison pour me débarrasser des voisins, petiote ! Et des cons ! » Marie se fige, son père se met à rire. « T'es bien de la ville, toi ! Faut que tu croies ce que les vieux te racontent ! Les cons y en a toujours de trop. Ce qui me préoccupe, moi, c'est les nuisibles. Ils te bouffent tout le jardin si tu les laisses faire. Alors je les tues. » Avant de retourner à Paris, Marie vole une de ces boites contenant de l'arsenic. Elle recherche sur internet les effets, comment l'utiliser, quelle dose... et invite à dîner son bel amant. Sexe et nourriture Le roman prend alors une nouvelle tournure. Le jeune femme, au bord de la folie, va se jeter à corps perdu dans ces ultimes rendez-vous, mitonnant de succulents et sophistiqués repas. Voici le menu du premier rendez-vous, celui des retrouvailles : « salade de rattes tièdes à la truffe du Périgord, volaille à la farce truffée champenoise sur lit de pommes fruits caramélisés, sorbets maisons et berlingots à la vanille ». C'est dans un des berlingots qu'elle met un peu d'arsenic. Juste ce qu'il faut pour l'empoisonner lentement, dans d'atroces et longues souffrances. Tiffany Tavernier, également scénariste pour le cinéma et la télévision, signe un roman hautement sensuel. Le lecteur passe allègrement des recettes détaillées des plats réalisés par l'héroïne, à ses expériences sexuelles débridées, tout aussi détaillées, dans un langage très fleuri à ne pas mettre sous tous les yeux. « A table ! », Tiffany Tavernier, Seuil, 14,50 €

18.03.2008

Mystères et souvenirs de famille

Trois voix, trois générations pour tenter d'expliquer l'histoire d'un homme disparu à Marie-Galante, île guadeloupéenne pleine de mystères. "Un soupçon d'indigo" est un roman de Michèle Gazier. 2b5572e6dc9adbf1502a70a2270d4929.jpgPourquoi Lucie a accepté ces quelques jours de vacances avec un couple ami à Marie-Galante ? Son inconscient lui a-t-il dicté de dire oui à cette invitation ? Marie-Galante c'est « l'île maudite d'où son grand-père n'était jamais revenu ». Et une fois sur place, dans la touffeur tropicale, de s'interroger : « Que vient-elle chercher ici ? Le souvenir d'un mort ? La trace d'un homme dont elle ne connaît qu'une photo ancienne qui le montre jeune et joyeux ? » Michèle Gazier, dans ce roman sensuel et trouble, dévoile par petites touches le parcours de cet homme insaisissable par les membres de sa famille. Maurice Gil, vivait heureux dans le Sud de la France. Un jour il a trouvé un emploi dans une grosse distillerie guadeloupéenne. Il s'est envolé vers les Antilles et n'a jamais plus remis les pieds en métropole. Abandon de famille Une famille qui l'a gommé de sa mémoire. Sa fille, Isabelle, raconte ce père absent dans la seconde partie du roman, Lucie, la petite-fille, sans véritablement le désirer, va se retrouver sur les traces de son grand-père durant ces courtes vacances. Premier signe, la rencontre d'un vieil Antillais qui l'aborde après l'avoir dévisagée : « Vous me rappelez un ami. Il avait comme vous des yeux bleus. De ce bleu si particulier de l'indigo. Savez-vous que, longtemps, cette plante fut la richesse de notre île ? Merci de m'avoir permis de penser à lui en vous regardant. » Lucie est troublée. Perdue dans cette carte postale pour touriste, elle sent que son grand-père est encore présent dans l'esprit de beaucoup d'autochtones. Une sorte de légende cachée, comme un mystère que personne ne veut dévoiler. Le second choc c'est quand elle entend une chanson dans la rue. Du balcon de sa chambre d'hôtel, face à la mer, elle constate que trois vieux ivrognes passent de longues nuits sous une casemate à boire du rhum local. Fascinée par cette langue créole qu'elle ne comprend pas, elle intercepte quelques paroles en français d'une chanson massacrée disant « Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, donne-moi ton coeur ! ». Cette chanson elle l'a déjà entendue dans la bouche de sa mère, Isabelle. Et Marguerite c'était le prénom de sa grand-mère, abandonnée par Maurice. Ailleurs Délaissant plage et randonnées touristiques, elle va chercher des indices du passage de son grand-père à Marie-Galante. Elle devra attendre le dernier jour de son séjour pour avoir un embryon d'explication. Des faits peu probants. Il a bien résidé à Marie-Galante. Mais un jour il a disparu. Sans prendre le bateau. Sans explication. Une seconde disparition pour cet homme qui avait déjà tout lâché en France, laissant femme et enfant, seules avec leurs souvenirs. La seconde partie du roman raconte cette absence, difficilement vécue par Isabelle, sa fille. La troisième partie du roman est constituée des mémoires confessions d'un vieil Antillais. Il a connu Maurice. Il raconte son passage à Marie-Galante, son coup de foudre pour l'île, ces paroles prononcé avec un regard triste : « Il n'y a plus d'ailleurs. Il n'y aura jamais plus d'ailleurs. » Un roman énigmatique, qui interroge sans révéler une vérité. Qu'est véritablement devenu Maurice Gil ? Qui le sait avec certitude ? Même lui se pose peut-être encore la question... Michèle Gazier signe une intense chronique sur l'absence et la famille, un texte fort qui prend aux tripes. « Un soupçon d'indigo », Michèle Gazier, Seuil, 18 €

04.02.2008

Sensuelle Sicile

Ce roman de Bertrand Visage se déroule en Sicile et plonge le lecteur dans les passions exacerbées par les mentalités volcaniques locales. cba2a75e59fe8850e86380e3c0224f54.jpgHuit ans. Huit ans d'absence, d'oubli, de quasi mort. Arturo a quitté la Sicile depuis huit ans. Ce Français, venu dans l'île italienne pour réaliser un film documentaire, est tombé amoureux de Véronica, une fille de gangster. Ils ont vécu une belle histoire d'amour durant quelques mois, presque une année. Mais c'est le passé. Arturo a mis longtemps pour s'en souvenir. Un matin, il a été retrouvé inanimé sur une plage sicilienne, après un sévère passage à tabac. Un mois de convalescence et puis un mystérieux émissaire lui a remis un billet d'avion pour le Chili. Sans mémoire, un peu perdu, il a franchi l'Atlantique et s'est refait une vie sur une île isolée. Un solitaire qui a lentement retrouvé la mémoire. Les instants de bonheur avec Veronica, la fin du rêve. En pleine reconstruction, il ne peut s'empêcher de penser à Veronica et malgré le danger, le risque, décide de reprendre contact avec ce passé qui a failli lui coûter la vie. Huit ans après, Arturo est de retour en Sicile. Retour au bercail Bertrand Visage, le romancier de cet « Intérieur Sud » connaît parfaitement cette région. Il y a longtemps vécu et plusieurs de ses romans ont la grande île pour cadre. Il excelle donc quand il décrit longuement la population picaresque de l'immeuble où vit Veronica. Le même appartement qu'il y a huit ans. Après quelques jours passés à espionner, Arturo a la certitude que si Veronica vit toujours dans l'appartement, elle est actuellement absente. Et par un concours de circonstance, il récupère les clés et s'installe de nouveau dans ces murs où il connu amour fou et bonheur intense. Il retrouve tous les voisins, ses chers voisins qui lui font un accueil chaleureux, persuadés qu'il est vient de reconquérir le coeur de son ancienne femme. Arturo, comme dans un rêve éveillé, fait comme si c'était la vérité, savourant avec délice ces instants de presque béatitude. Tombée du ciel Longtemps concentré sur le personnage d'Arturo et de l'absente, le roman change totalement d'orientation un soir d'orage. Arturo, dans un appartement plongé dans l'obscurité pour cause de coupure de courant, découvre à la faveur d'un éclair, une forme sur le petit balcon de la cuisine. « Une forme humaine. Couchée en biais sur le ciment du balcon, tout près de lui. Une fille. » Que fait-elle là ? Comment y est-elle arrivée ? « Arturo traversa la cuisine, mit un genou au sol. Assez près pour deviner que la fille n'était pas menaçante. Elle était là plutôt à la façon d'un sac de sable ou d'un panier de chiffons. Elle était là comme une vague tâche claire, comme du lait renversé. » On apprendra quelques pages plus tard qu'elle s'appelle Eva, qu'elle a 25 ans et qu'elle est étudiante en français. Occasionnellement, elle se prostitue dans l'appartement du dernier étage de l'immeuble. Eva qui va se reconstruire elle aussi, cachée chez Arturo, lui donnant une occasion d'oublier Veronica. Le solitaire du Chili, de retour en Sicile se retrouve à devoir faire un choix entre deux femmes, « Veronica est un nuage de poivre, Eva est un morceau de sucre sculpté en femme. » La sensualité et le doute sont sans cesse en toile de fond de ce roman aux succulentes saveurs sudistes. « Intérieur Sud », Bertrand Visage, Seuil, 16 €

13.10.2007

Odieux mais séduisant

Avec « Portrait de l'écrivain en animal domestique », Lydie Salvayre raconte comment une intellectuelle peut sombrer face à un homme d'affaires. medium_portrait.JPGQuelle mouche a piqué la narratrice quand elle a accepté d'écrire « la biographie de Jim Tobold, le roi du hamburger » de la marque King Size. Cette femme écrivain, intellectuelle, aux idées progressistes, a pourtant dit oui quand le grand capitaliste lui a demandé de le suivre durant quelques semaines pour décrire sa vie et raconter comment il a façonné cette fortune colossale. Chez les amis de la romancière, les avis étaient partagés : « certains prédisaient que cet engagement signerait ma perte (car se commettre avec un patron vendu au Capital ne pouvait, selon eux, que conduire à la perdition) tandis que d'autres, jugeant ma situation hautement enviable, prédisaient qu'il ferait ma fortune ». Toujours est-il qu'elle a accepté, quitté son petit appartement parisien pour aller vivre dans un immeuble newyorkais d'une centaine de pièces, avec une armée de serviteurs aux ordres. Les travers d'un être abject Elle se transforme en petite souris et suit Tobold dans tous ses déplacements, ses rendez-vous, ses conseils d'administrations ou soirées de beuverie. Tobold est le prototype de l'homme qui ne doute jamais. Parti de rien, il se confie facilement sur son enfance à Toulouse, sous la coupe d'une mère qui « me fit longtemps gober qu'elle m'avait conçu sans l'intervention d'aucun homme, mais simplement en entrant en communion spirituelle avec une photo d'Alain Delon. » Aujourd'hui, quand il a une contrariété, pour se calmer, il descend dans son garage et entreprend de compter ses... 365 voitures. Mais ce n'est pas toujours facile de supporter les avis à l'emporte-pièce de cet homme ne supportant pas la contradiction. Il mène ses entreprises comme des armées, est persuadé d'être infaillible et devient un autre homme dès qu'une négociation s'ouvre : sa drogue, c'est le deal. Plus les jours passent, plus la narratrice découvre les travers de cet être abject, jetant l'argent par les fenêtres, considérant sa femme comme un objet (il l'a rencontrée alors qu'elle était danseuse dans un peep show). Pourtant elle doit continuer a noter, tout noter, pour transformer ces pensées en une nouvelle évangile. Un grand solitaire Mais Tobold reste un homme, un être humain. La proximité va petit à petit changer son regard sur le milliardaire. « Il n'y avait pas homme plus détesté sur terre, pensais-je. Il n'y avait pas homme plus seul. Plus effroyablement seul. De là à avoir de la peine pour lui, ça non, jamais, enfin, pas trop, quoique, quoique je finisse par ressentir à son endroit un mélange de pitié, de rancoeur et de fascination. » La petite scribe va-t-elle tomber sous le charme de l'affreux profiteur ? Ce serait beaucoup trop simple et Lydie Salvayre dans ce roman jubilatoire, notamment quand elle décrit avec force détail les excès de son héros mâle ou les atermoiements de son héroïne femelle, pousse la réflexion un peu plus loin. Quelques rebondissements christiques plus tard, ce ne sont plus les mêmes personnages qui vont cohabiter, apprendre à s'apprivoiser. Un double glissement de personnalité qui accompagne cette féroce charge contre la société de consommation dans laquelle nous nous vautrons de jour en jour, trame de ce roman toujours présent dans la dernière sélection du prix Goncourt. « Portrait de l'artiste en animal domestique », Lydie Salvayre, Seuil, 18 €